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7. Du yamato-kotoba


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SOMMAIRE


I/ Mini-essai

II/ Liste de verbes et adjectifs en yamato-kotoba




    L'un des grands intérêts, l'un des grands mystères aussi du japonais réside dans son polymorphisme. Ce qui saute d'emblée aux yeux, c'est le caractère multiforme du système d'écriture : nulle part ailleurs qu'au Japon, la langue ne s'écrit avec trois systèmes graphiques : sinogrammes (kanjis), syllabaires (hiraganas & katakanas) et alphabet latin coexistent systématiquement. Mais on peut également contempler un très bel exemple de polymorphisme au niveau du lexique.


Fidélité et ouverture
La préservation des mots à travers les âges est un fait remarquable en japonais. Mais cette grande stabilité de la prononciation est trompeuse ; à l'image du pays sur lequel règne la seule monarchie qui peut s'enorgueillir d'une continuité totale depuis la fondation de l'État, certes légendaire, il y a plus de deux-mille ans à aujourd'hui, la langue a su se moderniser en permanence grâce aux apports extérieurs tout en gardant son socle et son cadre uniques et originaux.

L'« invasion » de l'anglais
On observe, particulièrement depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une recrudescence des termes ayant une étymologie étrangère. Le nom générique pour ces mots est gairaigo ; on a recours aux symboles syllabiques katakanas pour noter les gairaigo. On distingue d'une part les termes empruntés à une langue étrangère et utilisés tels quels — shakuyōgo —, d'autre part les termes issus d'abréviations ou de contractions en séquence de shakuyōgo, et enfin les vocables créés à partir de racines étrangères mais dont l'usage est propre au Japon — appelés wasei-eigo quand leur étymologie est anglaise. On observe en réalité que la majorité de ces nouveaux mots est à rattacher aux deux dernières catégories. En outre, quand bien même le gairaigo existerait tel quel dans la langue d'origine (e.g. l'anglais), il n'est pas rare que le sens en japonais diffère largement de la signification originale. Ainsi, si l'origine de ces nouveaux vocables est étrangère, le japonais fait montre d'une grande créativité sur le plan sémantique. D'ailleurs, il n'est pas rare que ces mots se mélangent à des racines plus anciennes pour créer des composés hybrides... D'aucuns prédisent la mort du japonais par l'invasion de l'anglais. Je ne suis pas de cet avis ; je pense que le japonais est simplement en train de traverser une phase de changements certes aigüe, mais de laquelle il ressortira plus vivant que jamais. J'ai le sentiment que le processus d'intégration de termes étrangers finira quasiment par se tarir. Ces apports indéniablement viennent enrichir la langue nipponne ; mais s'ils pénètrent avec une telle facilité le japonais, c'est qu'ils font plus que l'enrichir. Ils viennent certainement améliorer une langue qui, considérée dans le cadre strict de son ancien système, commençait à buter sur ses propres limites. Nous verrons pourquoi.

De l'arrivée des kanjis...
Au départ, le japonais est une langue exclusivement orale qui repose sur un nombre fort limité de phonèmes. (Cf. Section 1) Nous appellerons cette langue «yamato-kotoba» ou «wago»¹. Les premiers éléments d'écriture viennent du continent, au début de notre ère, mais ils ne servent pas encore à transcrire le parler autochtone. L'introduction du bouddhisme — qui remarquons-le au passage n'a pas lui non plus remplacé la religion primitive mais a cohabité avec elle — accélère le développement de l'usage des sinogrammes. Avec lui va se développer le système tout à fait intéressant des lectures multiples. Détaillons ce processus... prenons le terme «chat» : en japonais, cela se dit et s'est toujours dit [neko]. Le signe chinois 猫 se prononcera donc [neko] au Japon. Néanmoins, les lettrés japonais se sont très tôt intéressés à la langue chinoise au-delà de la valeur intrinsèque des signes ; le chinois possède, en effet, quelques particularités remarquables : chacun des signes de ce large éventail graphique possède un voire plusieurs sens. Dès lors, d'un point de vue purement écrit, il devient très aisé de composer, à l'aide de cette vaste palette sémantique, des termes plus complexes et plus précis, simplement en juxtaposant deux signes voire davantage. «Mon chat préféré» ou «mon chat adoré» peut logiquement se coder 愛猫 où 愛 signifie «affection» ou «amour». Une force supplémentaire du chinois réside dans le fait qu'il prononce chacun de ces termes avec une seule syllabe. Heureusement, le chinois possède un grand nombre de phonèmes, et ce grâce notamment à l'existence de plusieurs niveaux d'intonations. Imaginez maintenant que l'on puise parmi ces signes pour former des termes précis en deux kanjis ; il est peu probable d'obtenir des homophones en grande quantité tant les briques élémentaires que constituent les sinogrammes ont une grande variété de prononciations.

...à l'émergence d'un vocabulaire neuf
Les Japonais ont été vraisemblablement très impressionnés par cette créativité exceptionnelle de la langue chinoise. Ayant adopté les sinogrammes, ils ont par conséquent immédiatement disposé de cet immense réservoir de termes. Libre à eux également de créer des nouveaux mots par le truchement de combinaisons originales. Tant que l'on se borne au domaine de l'écrit, il n'y a à priori aucun problème. Néanmoins, cette créativité, ce bouillonnement, ne pouvaient pas ne pas déborder sur la sphère orale. Se pose dès lors un problème : comment prononcer ces vocables ? Prenons l'exemple du mot très précis 清泉. Le premier signe a le sens de «pur» et le second «source» ou «fontaine». Le sens en français est donc «source d'eau pure». Comment prononcer ce terme en japonais ? Une solution consiste à juxtaposer les mots japonais pour «pur» et pour «source». Ce qui donne [kiyoi-izumi]. L'ennui, c'est que c'est plutôt long. Et surtout, on n'a pas vraiment créé de mot en juxtaposant deux mots existants...! La solution est passée par l'emploi des prononciations chinoises des kanjis. Ces prononciations ont toutefois été modifiées de sorte à devenir prononçables pour un locuteur nippon, totalement étranger à bon nombre de consonnes ou voyelles du chinois et plus encore au système des intonations chinoises, le japonais étant essentiellement comme le français dépourvu d'intonations. La richesse phonologique du chinois se voit réduite à peau de chagrin. La conséquence est que le japonais comporte un nombre très important d'homophones.

Rencontres sino-japonaises
Les termes japonais primitifs sont loin d'avoir disparus. La plupart des sinogrammes utilisés seuls, pour les concepts les plus basiques, sont généralement prononcés selon la lecture japonaise originale, comme pour notre 猫, [neko], «chat», de tout à l'heure. Dans certains cas, ce sont des lectures proprement japonaises, suffisamment courtes, qui servent à prononcer les mots composés, comme dans 日陰, [hi-kage], «endroit à l'ombre». On rencontre également des termes à prononciation hybride, tel 中洲, [naka-su], «banc de sable».

Goon & kan'on
L'introduction des lectures chinoises s'étant étalée sur une longue période, on rencontre souvent au moins deux sino-lectures pour chaque kanji : une, appelée goon (呉音), est parvenue au Japon par le truchement des échanges entre l'archipel et les provinces du sud de l'Empire du Milieu, tandis que l'autre, appelée kan’on (漢音) est à rattacher aux parlers du nord de la Chine. Si cela constitue sans nul doute une charge supplémentaire de travail pour ceux qui comme moi apprennent le japonais, cela vient clairement ajouter de la diversité et vient réduire le phénomène de prolifération des homophones.

Conclusion
Et pourtant... Les Japonais n'ont jamais vécu comme un fardeau la présence de ce système d'origine chinoise. Ils ont considérablement développé leur langue, tantôt en s'appuyant sur la formidable richesse que recèlent les kanjis, tantôt en s'accommodant de leurs défauts. Les gairaigo de leur côté sont venus rafraichir ce système et apporter des racines nouvelles peu sujettes aux homophonies avec les racines chinoises. C'est notamment à l'aune de ces vastes assimilations que l'on mesure l'étendue de leur génie... La langue japonaise actuelle se compose donc d'un mélange tout à la fois hétéroclite et harmonieux de termes issus du yamato-kotoba, des chinois du premier millénaire après J.-C. et des langues occidentales, telles l'allemand, le flamand, le portugais et surtout l'anglais.

Une liste de verbes et d'adjectifs
Mon objectif, dans cette septième section, après vous avoir je l'espère sensibilisé à cette problématique, est de présenter, sous la forme d'un tableau, un travail de recensement des verbes et adjectifs du yamato-kotoba. Vous trouverez un lien sous ce texte-ci. Je n'encourage nullement à se désintéresser des termes issus des lectures chinoises ou des gairaigo. Je ne pense pas non plus qu'il faille s'entêter à faire de grandes séparations entre les différentes catégories de mots, car les Japonais eux-même s'en abstiennent. Toutefois, le souci de proposer une référence pour le yamato-kotoba (niveau débutant ~ intermédiaire) a probablement un sens : pour les Japonais, ces termes résonnent pour la plupart comme l'expression la plus simple des mouvements qui régissent le monde. Présentant peu d'homophonies, ils constituent le socle du japonais oral. On ne saurait trop insister sur l'importance des verbes et des adjectifs du wago en japonais : de nombreux substantifs et autres adverbes en tous genres proviennent directement de ces verbes ou adjectifs. Il me semble donc indispensable de travailler sérieusement le yamato-kotoba. Je souhaite que ce petit recensement personnel puisse être utile à d'autres apprenants. Je vous serai également très reconnaissant de me transmettre toutes vos remarques ou corrections. Je vous prierais de bien vouloir me pardonner si le tableau contenait quelques termes rares ou superflus.
           

    
      
ACCÈS À UNE LISTE DE VERBES ET ADJ. EN WAGO

 

¹ Yamato est l'ancien nom du Japon. Les Chinois, eux, désignaient par Wa les habitants de l'archipel nippon.
Clément©2007