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L'un
des grands intérêts, l'un des
grands mystères
aussi du japonais réside dans son polymorphisme. Ce qui
saute
d'emblée aux yeux, c'est le caractère
multiforme du
système d'écriture : nulle part ailleurs
qu'au Japon, la
langue
ne s'écrit
avec trois systèmes graphiques : sinogrammes (kanjis),
syllabaires (hiraganas & katakanas) et alphabet latin
coexistent
systématiquement. Mais on peut
également
contempler un très bel exemple de polymorphisme au niveau du
lexique.
Fidélité
et ouverture
La
préservation des mots à travers les
âges est un
fait remarquable en japonais. Mais cette grande stabilité de
la
prononciation est trompeuse ; à l'image du pays sur lequel
règne la seule monarchie qui peut
s'enorgueillir
d'une continuité totale depuis la fondation de
l'État,
certes légendaire, il y a plus de deux-mille ans
à
aujourd'hui, la
langue a su se moderniser en permanence grâce aux apports
extérieurs tout en gardant son socle et son cadre uniques et
originaux.
L'«
invasion » de l'anglais
On
observe,
particulièrement depuis la fin de
la Seconde Guerre Mondiale, une recrudescence des termes ayant une
étymologie étrangère. Le nom
générique pour ces mots est gairaigo
; on a recours aux
symboles syllabiques katakanas pour noter les gairaigo.
On distingue d'une part
les termes
empruntés
à une langue étrangère et utilisés tels quels — shakuyōgo
—, d'autre part les
termes
issus
d'abréviations ou de contractions en séquence de shakuyōgo,
et enfin les vocables créés à
partir de racines étrangères mais dont l'usage
est propre
au Japon — appelés wasei-eigo quand leur étymologie est anglaise.
On
observe en réalité que la majorité de
ces nouveaux mots est à rattacher aux deux
dernières
catégories. En outre, quand bien même le gairaigo
existerait tel quel dans
la langue d'origine (e.g.
l'anglais), il n'est pas rare que le sens en
japonais
diffère largement de la signification originale. Ainsi, si
l'origine de ces nouveaux vocables est étrangère,
le
japonais fait montre d'une grande créativité sur
le plan
sémantique. D'ailleurs, il n'est pas rare que ces mots se
mélangent à des racines plus anciennes pour
créer
des composés hybrides... D'aucuns prédisent la
mort du
japonais par l'invasion de l'anglais. Je ne suis pas de cet avis ; je
pense que le japonais est simplement en train de traverser une phase de
changements certes aigüe, mais de laquelle il ressortira plus
vivant que
jamais. J'ai le sentiment que le processus d'intégration de
termes étrangers
finira quasiment par se tarir. Ces apports
indéniablement viennent enrichir la langue nipponne ; mais
s'ils
pénètrent avec une telle facilité le
japonais,
c'est qu'ils font plus que l'enrichir. Ils viennent certainement
améliorer une langue qui, considérée
dans le cadre
strict
de son ancien système, commençait à
buter sur ses
propres limites. Nous verrons pourquoi.
De
l'arrivée des kanjis...
Au
départ, le japonais est
une langue
exclusivement orale qui repose sur un nombre fort limité de
phonèmes. (Cf. Section 1)
Nous
appellerons cette langue
«yamato-kotoba» ou «wago»¹.
Les premiers
éléments d'écriture viennent du
continent, au
début de notre ère, mais ils ne servent pas
encore
à transcrire le parler autochtone. L'introduction du
bouddhisme
— qui remarquons-le au passage n'a pas lui non plus
remplacé
la religion primitive mais a cohabité avec elle —
accélère le développement de l'usage
des
sinogrammes. Avec lui va se développer le système
tout
à fait intéressant des lectures multiples.
Détaillons ce processus... prenons le
terme «chat» : en japonais, cela se dit et s'est
toujours
dit [neko]. Le signe chinois 猫 se prononcera donc [neko] au Japon.
Néanmoins, les lettrés japonais se sont
très
tôt intéressés à la langue
chinoise
au-delà de la valeur intrinsèque des signes ; le
chinois
possède, en effet, quelques particularités
remarquables : chacun des signes de ce large éventail
graphique
possède un voire plusieurs sens. Dès lors, d'un
point de
vue purement écrit, il devient très
aisé de
composer, à l'aide de cette vaste palette
sémantique, des
termes plus complexes et plus précis, simplement en
juxtaposant
deux signes voire davantage. «Mon chat
préféré» ou «mon
chat
adoré» peut logiquement se coder 愛猫 où
愛 signifie
«affection» ou «amour». Une
force
supplémentaire du chinois réside dans le fait
qu'il
prononce chacun de ces termes avec une seule syllabe. Heureusement, le
chinois possède un grand nombre de phonèmes, et
ce
grâce notamment à l'existence de plusieurs niveaux
d'intonations. Imaginez maintenant que l'on puise parmi ces signes
pour former des termes précis en deux kanjis ; il est peu
probable d'obtenir des homophones en grande quantité tant
les
briques élémentaires que constituent les
sinogrammes ont
une
grande variété de prononciations.
...à
l'émergence d'un vocabulaire neuf
Les
Japonais ont
été vraisemblablement
très impressionnés par cette
créativité
exceptionnelle de la langue chinoise. Ayant adopté les
sinogrammes,
ils ont par conséquent immédiatement
disposé de
cet
immense réservoir de termes. Libre à eux
également
de créer des nouveaux mots par le truchement de combinaisons
originales. Tant que l'on se borne au domaine de l'écrit, il
n'y
a à priori aucun problème. Néanmoins,
cette
créativité, ce bouillonnement, ne pouvaient pas
ne pas
déborder sur la sphère orale. Se pose
dès lors un
problème : comment prononcer ces vocables ? Prenons
l'exemple du
mot très précis 清泉. Le premier signe a le sens de
«pur» et le second
«source» ou
«fontaine». Le sens en français est donc
«source d'eau pure». Comment prononcer ce terme en
japonais
? Une solution consiste à juxtaposer les mots japonais pour
«pur» et pour
«source». Ce qui donne
[kiyoi-izumi]. L'ennui, c'est que c'est plutôt long. Et
surtout,
on n'a pas vraiment créé de mot en juxtaposant
deux mots
existants...! La solution est passée par l'emploi des
prononciations chinoises des kanjis. Ces prononciations ont toutefois
été modifiées de sorte à
devenir
prononçables pour un locuteur nippon, totalement
étranger
à bon nombre de consonnes ou voyelles du chinois et plus
encore au système des intonations chinoises, le
japonais étant essentiellement comme le français
dépourvu
d'intonations. La richesse phonologique du
chinois se voit réduite à peau de chagrin. La
conséquence est que le japonais comporte un nombre
très
important d'homophones.
Rencontres
sino-japonaises
Les
termes japonais primitifs
sont loin d'avoir
disparus. La plupart des sinogrammes utilisés seuls, pour
les
concepts les plus basiques, sont généralement
prononcés selon la lecture japonaise originale, comme pour
notre
猫, [neko], «chat», de tout à l'heure.
Dans certains
cas, ce sont des lectures proprement japonaises, suffisamment courtes,
qui servent à prononcer les mots composés, comme
dans 日陰, [hi-kage], «endroit à l'ombre».
On
rencontre également des termes à prononciation
hybride,
tel
中洲, [naka-su], «banc de sable».
Goon
&
kan'on
L'introduction
des lectures
chinoises s'étant
étalée sur une longue période, on
rencontre
souvent
au moins deux sino-lectures pour chaque kanji : une,
appelée goon
(呉音), est
parvenue au Japon par le truchement des échanges entre
l'archipel et les provinces du sud de l'Empire du Milieu, tandis que
l'autre, appelée kan’on
(漢音) est à
rattacher aux parlers du nord de la Chine. Si
cela constitue sans nul doute une charge supplémentaire de
travail pour ceux qui comme moi apprennent le japonais, cela vient
clairement ajouter de la diversité et vient
réduire le
phénomène de prolifération des
homophones.
Conclusion
Et
pourtant... Les Japonais n'ont
jamais vécu
comme un fardeau la présence de ce système
d'origine
chinoise. Ils ont considérablement
développé leur langue, tantôt en
s'appuyant sur la
formidable
richesse que recèlent les kanjis, tantôt en
s'accommodant
de leurs défauts. Les gairaigo
de leur côté sont venus rafraichir ce
système et apporter des racines nouvelles peu sujettes aux
homophonies avec les racines chinoises. C'est notamment à
l'aune
de
ces
vastes assimilations que l'on
mesure
l'étendue de leur génie... La
langue japonaise actuelle se compose
donc d'un
mélange tout à la fois
hétéroclite et
harmonieux de termes issus du yamato-kotoba, des chinois du premier
millénaire après J.-C. et des langues
occidentales,
telles l'allemand, le flamand, le portugais et surtout l'anglais.
Une
liste de verbes et d'adjectifs
Mon
objectif, dans cette
septième section,
après vous avoir je l'espère
sensibilisé à
cette
problématique, est de présenter, sous la forme
d'un
tableau, un travail de recensement des verbes et adjectifs du
yamato-kotoba. Vous trouverez un lien sous ce texte-ci. Je n'encourage
nullement à se désintéresser des
termes issus des
lectures chinoises ou des gairaigo.
Je ne pense pas
non plus qu'il faille s'entêter à faire de grandes
séparations entre les différentes
catégories de
mots, car les Japonais eux-même s'en abstiennent. Toutefois,
le
souci de
proposer une référence pour le yamato-kotoba
(niveau
débutant ~ intermédiaire) a probablement un sens
: pour
les Japonais, ces termes résonnent pour la plupart comme
l'expression la plus simple des mouvements qui régissent le
monde. Présentant peu d'homophonies, ils constituent le
socle
du japonais oral. On ne saurait trop insister sur l'importance des
verbes et des adjectifs du wago en japonais : de nombreux substantifs
et autres adverbes en tous genres proviennent directement de
ces verbes ou adjectifs. Il me semble donc indispensable de travailler
sérieusement le yamato-kotoba. Je souhaite que ce petit
recensement personnel puisse être utile à d'autres
apprenants. Je vous serai également très
reconnaissant de
me transmettre toutes vos remarques ou corrections. Je vous prierais de bien vouloir me
pardonner si
le tableau contenait quelques
termes rares ou superflus.